Un an sans Assad : quelles transformations pour l’économie syrienne ?
Un an après la chute du régime de Bachar al-Assad, la Syrie traverse une phase cruciale de son histoire économique, balayant les vestiges d’une dictature vieille de plus d’un demi-siècle. Cette période transitoire est marquée par des tentatives de stabilisation et de relance économique dans un pays profondément ravagé par le conflit. La question majeure qui anime les débats est de savoir si la sortie d’Assad a permis une amélioration tangible des conditions de vie des Syriens ou si la crise s’est simplement transformée, aggravée ou déplacée.
Au cœur de cette transition, la monnaie nationale syrienne, la livre syrienne (SYP), qui avait connu une chute vertigineuse avant décembre 2024, a démontré des signes de redressement. Malgré ce regain de stabilité, la situation reste difficile pour la majorité des Syriens qui voient leur pouvoir d’achat continuer à souffrir face à une inflation persistante et un niveau de vie encore largement en deçà des nécessités. En parallèle, la reconstruction, bien qu’enclenchée, peine à prendre une ampleur suffisante face aux défis structurels et à la persistance des sanctions internationales qui fragilisent le développement économique du pays.
Impact économique immédiat après la chute d’Assad et premiers signes de stabilité
La disparition du régime d’Assad le 8 décembre 2024 a été perçue dans certains milieux comme une porte ouverte vers une nouvelle phase économique. Immédiatement, le taux de change de la livre syrienne a cessé sa chute effrénée, apportant une première impression de stabilité après des années de dévaluation systématique. L’échange entre le dollar et la livre syrienne, qui avait atteint 19 000 SYP pour un dollar avant le basculement politique, s’est redressé à environ 12 100 SYP, marquant un retournement encourageant.
Selon l’économiste Munaff Koman, ce tournant traduit une « transition de l’effondrement continu vers une stabilité relative ». Toutefois, il souligne que cet équilibre demeure très fragile, dépendant largement d’une gestion économique rigoureuse ainsi que d’un cadre politique stable. La libération n’a pas supprimé les contraintes structurelles qui pèsent sur l’économie syrienne :
- Des infrastructures dévastées nécessitant des investissements colossaux pour la reconstruction.
- Un exode massif de compétences et d’expertise, avec le départ forcé de nombreux professionnels.
- Une économie fortement militarisée et dominée auparavant par des réseaux liés au régime déchu.
- Des systèmes fiscaux faibles incapables de générer des revenus suffisants pour financer les services publics.
Ces facteurs combinés ralentissent le véritable redémarrage économique et expliquent pourquoi la passation vers un marché plus libéralisé reste complexe et semée d’embûches.

| Indicateur | Avant chute d’Assad (Nov 2024) | Un an après (Déc 2025) |
|---|---|---|
| Taux de change USD/SYP | 19 000 | 12 100 |
| Inflation estimée annuelle | Très élevée (non chiffrée) | Modération mais persistante |
| Salaire moyen public (SYP/mois) | Variable, sous-évalué | Montée de 200% |
| Disponibilité des biens de base | Restreinte | Amélioration progressive |
| Accès à l’électricité (heures/jour) | Limité à 2-3 heures | Jusqu’à 15-16 heures selon régions |
Conditions de vie des Syriens, disparités et réalité quotidienne
La reconstruction économique n’a pas uniformément profité à tous les Syriens. Les écarts régionaux restent marqués, avec des situations qui divergent drastiquement selon la zone géographique et le contexte sécuritaire. Dans des provinces comme Daraa, situé au sud du pays, la montée des activités économiques est palpable, tandis que les camps de déplacés dans le nord continuent de souffrir d’un abandon relatif et d’un appauvrissement croissant.
A Daraa, par exemple, des habitants comme Abu Wassim témoignent d’une nette amélioration de la vie quotidienne. Salarié dans le secteur public et travaillant en parallèle dans un atelier d’électricité, il déclare voir ses revenus augmenter, doublés depuis la fin du régime. Cette hausse des revenus s’accompagne de l’amélioration de l’accès aux biens et services, comme les matériaux de construction par exemple, lesquels stimulent la reconstruction domiciliaire et relaient un cercle vertueux pour le secteur commercial local.
À l’inverse, dans les camps situés dans les zones d’opposition du nord, comme celui où vit Abu Steif près de la frontière turque, le quotidien est plus sombre. Depuis la chute d’Assad, les soutiens humanitaires se sont amoindris, laissant les familles sans ressources suffisantes pour les besoins les plus essentiels. L’arrêt progressif des aides extérieures a provoqué une montée de la précarité et l’obligation pour certains de payer eux-mêmes pour des ressources vitales, comme l’eau potable, autrefois fournie gratuitement.
- Disparité de revenu : Plusieurs Syriens bénéficient d’une hausse salariale, mais la pauvreté et la dépendance à l’aide humanitaire demeurent.
- Accès au logement : Le retour au domicile détruit est souvent illusoire, obligent à des longues périodes en abris précaires.
- Disponibilité des services : Electricité et eau connaissent des améliorations, mais avec des inégalités régionales notables et des coûts élevés dans les territoires délaissés.
| Région | Situation économique | Principaux défis |
|---|---|---|
| Daraa (Sud) | Relance économique forte, hausse des emplois | Inégalités sécuritaires, reprise incomplète |
| Nord (Idlib et camps) | Pauvre, dépendance à l’aide humanitaire | Soutiens internationaux réduits, crise des infrastructures |
| Capitale Damas et environs | Marché actif, inflation élevée | Coût de la vie, accès aux biens subventionnés limité |
Evolution monétaire, inflation, et accès aux biens essentiels
Le redressement de la livre syrienne reste un des aspects les plus marquants de cette période post-Assad. Le recul de la dévaluation a permis une désinflation partielle, même si la hausse des prix sur les biens et services n’a pas suivi strictement la bonne tendance du taux de change, limitant l’impact bénéfique sur le pouvoir d’achat des familles.
Par ailleurs, le passage aux prix en devises étrangères pour certains produits essentiels comme les carburants accentue la fragilité économique quotidienne. Le ministère de l’Énergie a fixé en 2025 un prix à 10,50 dollars pour un cylindre de gaz domestique, soit un coût équivalent à 127 000 livres syriennes sur le marché parallèle, une hausse spectaculaire par rapport au tarif subsidiaire d’avant 2024.
Cette inflation des produits de première nécessité, notamment pour le gaz et le pain, restés longtemps subventionnés sous le régime précédent, a induit un changement substantiel dans les habitudes de consommation et un coût de la vie difficile à supporter pour de nombreux Syriens. La situation est d’autant plus complexe que le marché parallèle continue d’exister et que d’importantes disparités régionales persistent dans la disponibilité et les prix.
- Prix subventionnés vs marché libre : Fortes différences induisant des choix difficiles pour les consommateurs.
- Inflation sectorielle : Les carburants, l’énergie et l’alimentation dominent les hausses.
- Consommation des ménages : Tendance à la réduction des dépenses, impact sur la qualité de vie.
| Produit | Prix avant chute du régime (SYP) | Prix après un an (SYP, marché parallèle) | Variation |
|---|---|---|---|
| Cylindre de gaz domestique | 30 000 (subventionné) | 127 000 | +323% |
| Pain (par unité) | 500 (subventionné) | 4 000 | +700% |
| Litre d’essence 90 octanes | 11 500 | 10 200 | -11% |
| Litre de mazout | 11 500 (subvention non précisée) | 9 000 | -22% |
Transformation économique et nouvelles politiques : opportunités et limites
Avec la chute d’Assad, la Syrie a entraîné une redéfinition de son économie, marquée par un passage vers des politiques plus libérales, mais soumises à de nombreuses contraintes propres à un pays en crise post-conflictuelle. Ce changement vers un système plus ouvert a été souligné par de nombreux observateurs, même si des voix s’élèvent pour rappeler que ce choix, sans protections sociales adéquates, peut exacerber les inégalités et la vulnérabilité d’une large part de la population.
Le ministre syrien des Finances a récemment affirmé que la Syrie ne compte pas sur la communauté internationale pour réformer son économie, témoignant de la volonté de souveraineté mais aussi d’une volonté de contourner les sanctions internationales imposées qui complexifient la reconstruction. Cependant, la participation d’institutions internationales comme le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale, ainsi que le soutien de pays arabes, notamment le Qatar et l’Arabie saoudite, jouent un rôle dans le financement des besoins urgents du pays et dans l’émergence d’un développement économique modéré.
Dans ce contexte, une économie circulaire, notamment portée par des acteurs syriens actifs au Liban, pourrait représenter une composante majeure pour un développement à plus long terme et une sortie de la crise économique. Le rôle des récupérateurs syriens dans cette dynamique démontre un modèle alternatif permettant de valoriser les déchets et ressources secondaires, créant ainsi une certaine résilience économique sur les marges.
- Adoption progressive du marché libre avec risques de volatilité et d’inégalités.
- Intervention internationale ciblée malgré le rejet affiché du soutien global.
- Développement de l’économie circulaire comme levier potentiel pour la reconstruction durable.
| Politique économique | Caractéristique | Impact estimé |
|---|---|---|
| Liberalisation économique | Réduction du contrôle étatique et mesures de marché | Stimulation du commerce mais hausse des inégalités |
| Soutien international partiel | Retour d’institutions financières et aides ciblées | Appui à la reconstruction et stabilisation |
| Renforcement de l’économie circulaire | Valorisation des déchets et métiers locaux | Création d’emplois et résilience locale |
Perspectives pour l’économie syrienne : défis persistants et pistes de développement
Un an après la fin du régime Assad, l’économie syrienne continue de naviguer entre espoir et incertitude. Les progrès accomplis vers une stabilisation restent fragiles et laissent entrevoir de nombreux défis liés à la gouvernance, à l’inclusion sociale et aux contraintes extérieures.
Même si la reprise économique s’appuie sur une augmentation des investissements dans la reconstruction, elle reste à ce jour partielle et dépendante des aléas géopolitiques. Pour que le redressement soit durable, la Syrie doit progresser vers une gouvernance plus inclusive et transparente, capable d’affronter les problèmes d’oligarchies héritées et de corruption qui ont marqué l’ère précédente. Le risque d’une reproduction d’une économie rentière, dominée par les élites, demeure une menace sérieuse qui pourrait compromettre tout progrès.
Au plan externe, la Syrie reste vulnérable aux chocs internationaux : fluctuations des prix mondiaux des produits alimentaires et énergétiques, tensions régionales, ainsi qu’aux impacts climatiques sur son agriculture fragile, autant de facteurs qui peuvent engendrer de nouvelles crises inflationnistes et de sécurité alimentaire.
Le renforcement des salaires publics est un exemple d’action concrète permettant de booster la demande et l’activité économique locale, comme le suggère un commerçant de Daraa qui appelle à une augmentation à 300 dollars mensuels minimum pour assurer un niveau de vie décent. Ce type de mesures sociales pourrait donc jouer un rôle essentiel dans la dynamique économique à venir.
- Maintien de la stabilité politique indispensable pour attirer investissements et renforcer confiance.
- Réforme de la gouvernance économique pour éviter la concentration des richesses et favoriser l’équité.
- Gestion proactive des risques externes notamment climatiques et géopolitiques.
- Accent sur les investissements sociaux pour stimuler la consommation et la reconstruction.
| Défis économiques | Conséquences | Solutions potentielles |
|---|---|---|
| Fragilité politique | Risque de perturbations économiques | Gouvernance inclusive et dialogue |
| Économie rentière dominée par élites | Inégalités et exclusion sociale | Mise en place de contrôle et transparence |
| Chocs internationaux (énergie, alimentation) | Inflation, insécurité alimentaire | Diversification économique et soutien aux agricultures |
| Pauvreté persistante | Dépendance à l’aide, instabilité sociale | Développement des réseaux sociaux et augmentation des salaires |
Pour approfondir les défis et opportunités de la situation actuelle, consultez le dossier complet sur les défis majeurs de la reconstruction économique en Syrie. De plus, malgré une certaine défiance affichée, la Syrie semble progressivement intégrer l’aide externe, comme le confirme la déclaration du ministre des Finances syrien. Enfin, le rôle des récupérateurs syriens dans l’économie circulaire du Liban offre un modèle innovant susceptible d’être étendu plus largement pour soutenir le redémarrage économique.

Quels ont été les principaux facteurs de la stabilisation économique en Syrie après la chute d’Assad ?
La stabilisation économique a résulté d’un taux de change plus stable, de la levée partielle des sanctions, du retour d’une certaine activité commerciale et de l’amélioration des politiques monétaires grâce à une meilleure gestion du gouvernement provisoire.
Comment la hausse des salaires publics influence-t-elle l’économie locale syrienne ?
La hausse des salaires publics stimule la demande intérieure, favorise la consommation et relance les secteurs liés à la reconstruction et aux services, contribuant ainsi à un cercle vertueux économique.
Quelles sont les principales difficultés liées à l’inflation dans la Syrie post-Assad ?
L’inflation touche particulièrement les biens essentiels comme le gaz, le pain et l’énergie. Les prix élevés, notamment sur le marché parallèle, pèsent lourdement sur les ménages et compliquent l’accès à une vie décente.
Quel rôle joue l’aide internationale dans la reconstruction économique syrienne ?
L’aide internationale intervient principalement via des institutions financières mondiales et certains pays arabes pour financer des projets d’infrastructure clés, bien que l’appui reste limité par les sanctions et la méfiance politique.
Pourquoi l’économie syrienne reste-t-elle vulnérable malgré les progrès ?
L’économie reste fragile à cause de la persistance des tensions politiques, des risques d’escalade militaire, de la dépendance aux flux externes et des déséquilibres structurels hérités du conflit et de l’ancien régime.
Share this content:


Laisser un commentaire